Poèmes

Aime-moi…

 

Aime-moi donc étranger rêveur,
Aime-moi vite et bien, sans regrets,
Sans pleurer, offre-moi la saveur
Du bonheur, de tes précieux secrets.

L’amour m’est un breuvage enivrant
Comme une eau-de-vie, un sang clair, riche
De voluptés et de force, ouvrant
Les trésors d’un ciel odieux — qui triche.

Quitte à souffrir, vis-en la passion
De mon corps désiré, hypnotique,
Car homme aveuglé, c’est ta mission

Que d’avoir mon désir vampirique
Sur ton cœur abusé. Sois prêt, vite,
Mon sein a le marbre qui s’effrite.

 

Youri LYRIANOV — 29/08/18

Divin portrait

decisy - rochegrosse - fleurs du mal - baudelaire

Eau-forte réalisée par Eugène Decisy d’après une composition de Rochegrosse ; pour Les Fleurs du mal, 1910 – Source BnF

 

Déesse aux desseins sardoniques
Que je dessine au grès des flammes,
— Flammes aguicheuses, sadiques —
Qu’iront épouser les dictames ;

Je vous rêve en deçà du mal
En sachant vos pleurs maladroits,
Dont même le reflet vénal
Pour mon cœur a valeur d’exploit.

Déesse aux curiosités noires,
Aux longs cheveux scindés de moire,
C’est sur le papier gris et frêle

Que vos passions, vos deuils se mêlent
Tandis que vous œuvrez, mortelle,
Au fond d’un lit — à la chandelle !

Youri LYRIANOV —  16/05/18

 

Aimé par toi…

 

Nageant dans le remous de tes larmes
Aimé par toi —  exilé du ciel
Le goût du mal existentiel
Distillé par le flou de tes charmes

En bouche
Je couche

Des mots échappés du bois mort
Sur le papier parfois le tort
Te grisonnant, être noiraud,
A le poids lourd sur l’échafaud

Soleil
Vermeil

Dans les éclats blancs du miroir
Au sol fracas mélancoliques
Flacons secs aux fonds bucoliques
Sous les draps tréfonds du mouroir

Chaleur
Clameur

Refoulée au degré du rêve
On fouille en omettant la grève
Du souvenir pour soutenir
La mort qui vient pour subvenir

Aux rires
Aux lyres

Dont se languissent tes absences
À l’amour brut abasourdi
Par le réel et ses démences
Ivre d’un bon vin alourdi

Je vois
Je bois

Encore un secret à tes lèvres
Avant la nuit et ses prestiges
Au prix d’un cri au prix des fièvres
Avant la paix et ses vestiges

Youri LYRIANOV — 10/06/18

Dolor

 

Mes plus grands secrets sont de toi
Et de toi je connais les traîtrises
Et ton doux parfum — sur le toit
De nos sincérités allusives.

Pavant le ciel d’une nocturne antienne,
Nos cœurs soumis, maladroits — par le vent
D’un beau soir noir couvant l’horreur ancienne,
S’évadaient vers de lointains couvents.

S’inondait le sol mat de la ville endormie
Dans un dernier brouillard, dans un dernier sommeil
Avant l’heure infâme du lever — du soleil

Trituré par le désir, la sombre anémie.
Mes plus grands bonheurs sont de toi, soûlés au rire
D’un passé pétrifié adorant ton sourire.

Youri LYRIANOV —  07/04/18

Saphiques

rochegrosse - lesbos

Eau-forte réalisée par Eugène Decisy d’après une composition de Rochegrosse ; pour Les Fleurs du mal, 1910 – Source BnF

 

Au chevet des amours saphiques
Dont les soupirs mélancoliques
S’enlacent au front des colchiques

La Nuit douce et d’ocre et de feux
Est seule témoin de leurs jeux
Est seule aux remous dans les yeux

(suite…)

Clair-obscur

rochegrosse - à une passante

Eau-forte réalisée par Eugène Decisy d’après une composition de Rochegrosse ; pour Les Fleurs du mal, 1910 – Source BnF

 

Clair-obscur dans la peinture et tes yeux
C’est un même endroit, calme et fatidique,
Où se repaît le fou, fou des grands cieux,
Ces miroirs, leur profondeur hypnotique
Qu’un soupir meurtri vient coucher au lit
De nos pleurs silencieux. C’est un délit
Que d’avoir ta peau gravée à l’eau-forte
Derrière un épais nuage, et de croire
S’attacher à tes pas sombre cohorte
Aux tristes illusions. Clair — des déboires
Couchés dans l’oubli ; obscur — des mensonges
Cachés dans les plis de tes mauvais songes.
Et pourtant, dès l’aube aux reflets carmin
Se déversant sur tes cheveux châtains,
C’est l’âme innocente aux plaisirs faciles,
Quand les flambeaux fantasques se dissolvent
Dans quelque poussiéreuse et basse alcôve,
Que tu souries avec le teint gracile
D’une prêtresse antique aux vœux d’éther,
Protectrice et pieuse ainsi qu’une Esther.

Jordan Poncet — 15/02/18

 

Le paradis perdu

 

Sur chacun la prose éculée a fait son œuvre,
Dégoûtant notre histoire et glorifiant le jour,
Son abîme infini qui presse nos manœuvres
Pour tenter d’adoucir ce fugace séjour,
A tous déjà damné, fanant quand vient l’aurore.

Quand vient l’aurore aux maux libérés par Pandore,
C’est l’existence à sec que nos rêves appareillent
Dans un lointain sommeil pour de bleuâtres cieux
Toujours purs, vers le Sud et ses langueurs vermeilles,
Cueillir, puiser des remèdes aux parfums précieux,

Ou bien, las, assécher quelques lourdes bouteilles
Après quelques soupirs à l’ombre d’un corps nu :
L’un des corps irréels humé par le fantasme,
Sauvagement enfouit au désir du sarcasme,
Si réel, d’une main amante et malvenue.

(suite…)

Éclaté

 

rochegrosse - femme nue

Eau-forte réalisée par Eugène Decisy d’après une composition de Rochegrosse ; pour Les Fleurs du mal, 1910 – Source BnF

Dans l’éclat
Ton regard
En retard
Pugilat
Dans mon cœur avide
Le jour tourne à vide
Et ça sent
La rose et le thym
Au creux de tes seins
Et ça ment
Chacun sait
Pour ton sourire
Au moins souffrir
Mais se plaît
En ronde et en chœur
Briser sa chaleur
Dans les obscurs écueils
Au seuil
De ta beauté profane

Dans l’éclat
De mes fleurs qui se fanent
C’est l’état
Morbide et parfumé
De mon esprit fumé
Par le temps passé
A te connaître
A me promettre
Un lendemain finit
C’est au parfum du lit
Que chavire un aveu
Un amant
Et sa lyre à l’adieu
Si charmant
Si pâle aux lumières
De ton corps statuaire
Si jamais au matin
Les afflux du jour
T’habillent  en satin

Dans l’éclat

Jordan PONCET — 17/02/18

Whisky

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© JORDAN PONCET

Whisky dans un verre
Sans goût et sous terre
L’amour et la haine
La vie et ses chaines
On enchaîne au vent
Des colliers de fleurs
Des fleurs et du temps
Poussières et tranchant
De nos gouffres amers

*

C’est le whisky du soir
Qui glisse au sol mat
Des cruels encensoirs
Solitude intacte
Et cruel souvenir
C’est celui de l’être
Qu’on pouvait omettre
Et qu’on pouvait vernir
De notre amour terni

Terminé les séries
De secrets exigus
Le jour contigu
Aux noirs cauchemars
Sang trouble et fêtard
Aller aux arènes
Choper la gangrène
Dans un obscur oubli
De soi et d’autrui
Si l’autre est établi
Dans les remous finis
D’un brumeux destin

*

Whisky dans un verre
Emacié le visage
Acculé le rivage
Le cœur est sous terre

 

Jordan Poncet — 30/01/18

Fuite nocturne

 

Quand la Nuit tranche à vif nos prunelles orphelines
Et fait choir sur l’autel
De nos peurs sibyllines
Des éclats de lune aux pâmoisons immortelles,

C’est que le foyer fuit
Par les routes et chemins dans les mains du dégoût,
Dans le brouillard qui luit
— Au fond d’un gouffre amer où le passé sans goût

Vient gaufrer le sol mat.
C’est quand le cri nocturne
Rappelle au cœur meurtri l’examen de Maât
Sur l’arc noir, oblong, d’une église sans fortune.

Mais que glisse au degré ultime du silence
Par l’embrasure hautaine et pleine d’indulgences
De la Maison confuse ?
Un nain aux yeux qui fusent

Sur l’ébahi trompé ; un nain tenant le drap
Et le couteau, la clef, le mouchoir, le prélat,
Le sourire élargi par ses dents coruscantes
Et ses desseins obscurs, sa vision clairvoyante.

Et que ne fait-il pas
En redoublant ses pas,
En chassant la poussière
De ces confins austères ?

Il se met à courir avec le drap unique,
Sautant les vallons morts,
Nous jouant l’affreux sort
Que subit un dormeur vers le réveil cynique.

Car le drap tient le rêve
Et tout se trouble ainsi,
Et tout se fond en sève
Dans le cercueil : le lit.

Jordan Poncet — 14/11/17