La porte intérieure

bris de nuit

XIV –

 

               Le dernier jour de notre expédition, la fin du voyage, le jour naissait — par l’astre larmoyant et le nuage déchiqueté ; un parfum de regret et de mélancolie nous chargeait de réminiscences aiguës. Ainsi nous allions, le pas foulant le gravier épars de la grande allée, d’un mouvement bancal et pris d’incertitude ; aussi s’assombrissaient nos regards et s’entremêlaient nos pensées. La froideur nocturne n’était alors plus qu’une énième promesse pendue à la corde de notre existence. (suite…)

XIII –

 

   Ce n’était rien, rien qu’un peu de nuit sur le visage. C’était une mauvaise entreprise avec laquelle nous avions décidé d’en finir à la lumière éclatante d’une chaude après-midi printanière. Les arbres fleuris nous embaumaient les yeux, des tapis de fleurs nouvelles émergeaient sous nos pas encore incertains. Nous étions dans le sillage des parcs délaissés, sur un chemin zébré de fêlures serpentant entre les dernières habitations de la couronne périurbaine, vers quelque inconnu à l’horizon scintillant. L’esprit s’envolait, pareil à cette fleur de cerisier qu’une rare brise faisait tournoyer dans les cieux, lui faisant miroiter ses secrets — profonds et infinis — pour enfin ne lui octroyer qu’une descente brutale et chagrine sur le tertre impur de la ville sclérosée. (suite…)

XII –

 

   Le temps d’un soupir, le temps d’un rire ; les obligations nous rappellent à la dureté placide de l’extérieur. Ainsi j’allais, habillé par la lassitude, délaissant mon antre solitaire par quelque mâtinée hivernale et humide.

   Les éclats du ciel délavé tambourinaient faiblement aux vitres, se lançaient dans des poursuites alanguies sur les trottoirs et leur misère. La misère humaine se lovait près des vitrines, des grands magasins, l’œil vaporeux et les mains tricotant l’absurde près des chaufferies, auprès du feu tremblant d’un poêle artificiel. Personne ne parlait, ou plutôt personne n’osait parler. Tous allaient, le front baissé, par automatisme et résolution faussée — vers la Grande Avaleuse. Par le dédale des rues et des avenues, par l’escalade inversée, jusqu’aux tréfonds de cette terre urbaine maculée de noirceur et de poussière charnelle,  un dernier regard jeté sur ce ciel trop plein, trop loin pour apporter le réconfort, et nous étions aspirés dans notre descente quotidienne. Chaque jour, chaque matin, un vent aigre nous meurtrissait les narines. (suite…)

XI –

 

   Ce jour-là j’avais été invité sous des auspices particulièrement étranges. Comme à l’habitude, aux alentours d’une heure de l’après-midi et ayant terminé de déjeuner, je m’étais plongé dans une lecture dont les rouages, difficilement abordables, avaient su, une fois déchiffrés, saisir tout mon intérêt. Sous la lumière tamisée des lampes et le flux précaire du soleil, le téléphone en avait interrompu le cours hypnotisant. Propulsée par le combiné, la fraîcheur de sa voix n’en avait point perdu son éclat. D’abord terriblement surpris par sa prise de nouvelle impromptue, je me lançai dans d’interminables questionnements et sursauts d’humeurs auxquels les réponses adéquates arrivaient tant bien que mal. Coupé soudainement par une proposition honorable, je saisis là l’occasion de mettre un terme à ma routine quotidienne. (suite…)

X –

 

   Il était peut-être trois heures de l’après-midi, quatre heures ? peut-être pas  — le jour demeurait unique certitude. Affalé dans mon fauteuil, un verre de scotch à la main, je relisais mes notes prises la veille à la recherche de quelque chose de consistant, de quelque chose qui m’aurait permis de comprendre la situation dans laquelle je m’étais empêtré. Difficile d’entrevoir la lumière dans un amas de ténèbres, mais difficile était plus encore d’en retirer une quelconque raison. D’où venait-elle, que voulait-t-elle ? Par quel truchement métaphysique ma piètre existence se voyait mise en relation avec la sienne, elle qui n’attendait de moi que la cordialité, l’écoute, la compagnie passagère au grès des occasions manquées ? Elle n’a pas pu comprendre ce que j’avais à son égard. Elle n’a pas entrevu l’absurdité de notre relation, je n’ai pas entrevu l’occasion de lui en parler. Par manque de volonté, sa fuite s’est avérée inévitable. Au loin, ravalée par l’éclat du soleil, son ombre est demeurée parfum, réminiscence coincée dans la toile de mon esprit. (suite…)

IX –

 

   Je m’étais couché le ventre vide. La faim m’avait tiraillé toute la soirée mais je n’avais pu, par désintérêt croissant et indolence maladive, m’appliquer à en arrêter les conséquentes souffrances. Le fait est que la lecture m’avait plongé dans une frénésie sans égale. Hâtivement tournées, les pages laissaient couler vers ma conscience leurs images gravies par l’émotion, gravées par la profondeur du mot et du bruyant silence. Le titre importait peu, les personnages aussi. Je m’échappais, je fuyais l’espace de quelques heures dans les tréfonds d’un monde auquel il ne m’aurait pas été possible d’accéder — fusse au prix de lourds sacrifices existentiels. Dans les ténèbres de ma chambre remuée par la poussière et le craquement du plancher, le front éclairé par l’ampoule en fin de vie, comme un goût d’amertume et de mélancolie me prit. (suite…)

VIII –

 

  Pourquoi donc ne m’attendait-elle pas ? A peine engagé dans cette spirale incommensurable dont l’ascension ne promettait que l’inconnu, je peinais déjà à y percevoir l’écho de ses pas. Seul un rire brumeux, dispersé au plaisir d’un vent soudain, s’infiltrant par une fenêtre sans carreau, pouvait quelque fois m’indiquer la présence de cet autre, de cet autre qui s’enfuyait tout en se faisant plus familier, me mentant par la vérité, me trahissant par l’aveu. Un jeu s’engageait, l’un de ces paris que l’on s’empresse de conclure sur l’autel sanglant de la discorde, mais que l’on finit par retarder par quelque prise de plaisir mi morbide mi heureuse. L’un de ses cheveux tomba le long de la rambarde aux reflets de cuivre et d’or — c’était un souvenir. Je continuais, le souvenir à la main et les yeux rivés sur les marches prochaines qu’enfonçaient quelques rayons orangés. J’eu pris le cachet, il ne me serait resté que l’odeur de son parfum, souillant jusqu’à l’os mon âme dispersée. Une lettre en poche à laquelle me manquait la certitude du destinataire, je balançais mon regard sur les rainures de la rambarde, près, tout près des symboles sur lesquels se trahissait la poussière solaire. Cette poussière aussi s’enfuyait —  dans les hauteurs incommensurables de la structure, voltigeait dans son clair-obscur que l’atmosphère étrange du moment entretenait avec vigueur et tristesse. Emmitouflé dans un chapelet de souhaits, de regrets et de curiosité, je continuais sans pause mon ascension. (suite…)

VII –

 

   La raison exacte de cette entrevue m’échappait. Peut-être était-ce l’une de ces sottises ou autres extravagances dont mon esprit se chargeait à l’issue d’un délire alcoolique, d’un pas de plus sous l’impulsion aveugle. Peut-être n’y avait-il tout bonnement pas de raison, parfois l’esprit s’égare, et ainsi emporté par quelques mirifiques effluences, se porte à la fenêtre d’un inconnu prometteur. Mais des promesses il ne restait que de précaires souvenirs — dilués dans la réalité cruelle du moment. Il pleuvait. Le visage aveuglé par les gouttes d’eau, les bourrasques d’un début de journée mélancolique, le chemin se dessinait avec lenteur et dangerosité. (suite…)

VI –

 

   Lui aurais-je soufflé au creux du cou quelques mots sempiternels ? Des ondées secrètes, chargées de muettes insolations, de torpeurs nocturnes et d’autres relents fatidiques ? Le doute me prit par la main, me guida entre les pauvres cercles de lumière, mouvants, éclaboussés par la froideur froide des canaux et de leurs eaux. (suite…)

V –

 

   Parfois, lorsque marchant sur cette muraille longiligne et fuyante, je me penche et laisse égrener quelques regards en contrebas, je puis apercevoir l’éclat scintillant et fugace d’un briquet que l’on sort puis que l’on range au détour d’une allée, d’une boucle d’oreille vermillonne secouée au grès d’un déplacement sous l’ombrelle, sous le porche rugueux d’une ruine antique. Et alors le jeu me prend, ainsi qu’une exquise sensation d’omniscience sur le moindre fait et geste, accompagnant parfois la ballade de ces jeunes gens pleins de liesses, naviguant avec peine ou audace entre les bosquets, les stèles fleuries et les autres ornements floraux, minéraux que l’on a coutume d’observer sur les parterres de cette cour intérieure. (suite…)