XIII –

 

   Ce n’était rien, rien qu’un peu de nuit sur le visage. C’était une mauvaise entreprise avec laquelle nous avions décidé d’en finir à la lumière éclatante d’une chaude après-midi printanière. Les arbres fleuris nous embaumaient les yeux, des tapis de fleurs nouvelles émergeaient sous nos pas encore incertains. Nous étions dans le sillage des parcs délaissés, sur un chemin zébré de fêlures serpentant entre les dernières habitations de la couronne périurbaine, vers quelque inconnu à l’horizon scintillant. L’esprit s’envolait, pareil à cette fleur de cerisier qu’une rare brise faisait tournoyer dans les cieux, lui faisant miroiter ses secrets — profonds et infinis — pour enfin ne lui octroyer qu’une descente brutale et chagrine sur le tertre impur de la ville sclérosée.

   Mon camarade ne disait mot. Sa marche était décidée, et ses pensées aussi. Je ne lui en voulais pas. C’est en ami qu’il avait accepté de m’accompagner au-delà des barrières, de la formalité et de la décrépitude quotidienne — au fond du gouffre pour y trouver l’éclat et sa vérité. Chemin faisant, nous traversâmes les ruines de la vieille ville, ses coins d’ombre grignotés par la dégringolade des murets et des charpentes, à ras de terre sur un sol rocailleux verdoyant de ronces et d’herbes folles. Ma mémoire s’érodant, je ne reconnus que la place centrale et sa fontaine asséchée, déployant fièrement ses pavés jusqu’à la robe des boutiques aux vitres introuvables, aux extrémités de ce territoire étrange, proie du soleil et de la solitude — le poids du souvenir incrusté dans l’émail décrépi de ses monuments.

   Passé l’horizon des événements révolus, nous nous engageâmes sur un second chemin de terre — entre les champs de blé et les arbres fruitiers, plus loin, encore plus loin. À l’orée d’une forêt exploitée d’où s’élevaient les bruits clairs de l’abattage et de la rouerie mécanique, nous prîmes l’initiative d’une pause dans l’optique de nous désaltérer. Plus bas, en suivant la lisière, le doigt tendu vers ce qui semblait être le haut d’un renfoncement particulièrement prononcé — puisque la terre semblait tout bonnement disparaître à sa suite — je lui tendis la bouteille d’eau. Alors, d’un unique mouvement de la tête, la confirmation me fut octroyée. Le pas lent, nous nous approchâmes de cet abîme incongru, au fil de l’herbe dont la présence ne faisait que décroître. Un abrupt précipice se découvrit à quelques mètres de nos pieds, et c’est toute la nature qui s’en trouva modifiée. Ainsi, nous nous arrêtâmes à quelques pas d’un immense, d’un titanesque cratère rocailleux, terreux, tout parcouru de sillons, de couloirs, de trous béants et difformes, d’escaliers au métal rouillé et de quelques excavatrices fantomatiques. Iridescent sous l’éclat solaire, cette profanation ondoyait dans une vapeur trouble et pesante. Comme hypnotisés, nous descendîmes, un pied devant l’autre, l’esprit vide, le cœur transpercé de rayons, pendant ce qui nous parut être une éternité, une éternité pour descendre. Une fois en bas, je fus pris d’une sensation d’écrasement, les yeux apeurés tandis que je scrutais avec peine par où nous étions arrivés, là-haut, tout là-haut — dans les nuages.

   Détournant le regard, nous nous engageâmes vers l’entrée principale, alors taillée dans le corps d’un gigantesque monticule de terre trônant tout au centre de la mine. Des panneaux à demi-arrachés nous avertirent du danger ; le grillage repoussé avec virulence, les barbelés enjambés, les portes ouvertes nous dévoilèrent une obscurité dense à l’odeur pestilentielle. Rapidement, je sorti mon pistolet. « Il doit être à l’étage, prenons l’ascenseur » dis-je tout en m’efforçant de respirer un air qui ne fut pas totalement vicié. La montée fut courte, mais aussitôt les portes ouvertes, une secousse effroyable nous expédia au sol, les yeux piquants, les narines aux abois face à de soudaines vapeurs méphitiques. Un cri m’échappa, l’ascenseur redescendit et nous courûmes vers la sortie, les yeux révulsés tandis qu’un puits de lumière s’esquissait au-devant — dans la course, mon camarade s’effondra, perdu et mort. L’éclat me déchira la rétine et mon être sombra dans le néant.

 

Jordan PONCET © 2018-2019