XII –

 

   Le temps d’un soupir, le temps d’un rire ; les obligations nous rappellent à la dureté placide de l’extérieur. Ainsi j’allais, habillé par la lassitude, délaissant mon antre solitaire par quelque mâtinée hivernale et humide.

   Les éclats du ciel délavé tambourinaient faiblement aux vitres, se lançaient dans des poursuites alanguies sur les trottoirs et leur misère. La misère humaine se lovait près des vitrines, des grands magasins, l’œil vaporeux et les mains tricotant l’absurde près des chaufferies, auprès du feu tremblant d’un poêle artificiel. Personne ne parlait, ou plutôt personne n’osait parler. Tous allaient, le front baissé, par automatisme et résolution faussée — vers la Grande Avaleuse. Par le dédale des rues et des avenues, par l’escalade inversée, jusqu’aux tréfonds de cette terre urbaine maculée de noirceur et de poussière charnelle,  un dernier regard jeté sur ce ciel trop plein, trop loin pour apporter le réconfort, et nous étions aspirés dans notre descente quotidienne. Chaque jour, chaque matin, un vent aigre nous meurtrissait les narines.

   Puis c’était d’autres escaliers, d’autres marches aux échos brutaux ; cris, excuses aux bousculements désœuvrés, tic-tacs incessants, le luminaire s’affaissant, les papiers qui volent et qui s’agrippent aux semelles, les odeurs trop fortes, les chiens qui rodent, les sans-abris qu’on réveille et qu’on insulte, l’alcool qui s’écoule, se mêle à la sueur pour repartir avec l’urine. Parfois le mal de tête était précoce et me forçait à ralentir la marche, la vision tourbillonnante, les mains ripant sur les parois froides des couloirs. Mais la lumière s’amincissait, la chaleur augmentait au fil de la marée humaine grossissante, décadente et anonyme. Le bruit devenait rauque, mécanique et vertigineux. Les crissements battaient la mesure pour la symphonie des cris rapides et des claquements de portes. Nous étions par la force du modernisme effréné — petits personnages sans réminiscences, sans stature et bourrés par le doute. À l’arrivée de la Grande Avaleuse, sur les quais encombrés de mille fragrances mélangées, hétérogènes et malsaines — c’est le métro. Il est toujours précédé par des nimbes de lumières et de de brouillard. Haletant, grinçant, vibrant et faisant vibrer ; son arrêt se solde par plus de grincements, par un reflux, un flux de visages et de mouvements. Tout se referme et tout repart vers l’inconnu blême.

   Dans l’attente de l’un de ces vers mécaniques aux courbes métalliques, je m’étais reclus avec peine dans le renfoncement qu’offrait un rare espace libre de toute présence, près du mur et de ses lézardes blanches. Le téléphone dans une main, je parcourais d’un œil fatigué un message nouvellement reçu. Elle m’y demandait mes disponibilités afin que nous puissions avoir l’opportunité de nous revoir. Je ne répondis pas encore et continuais d’observer ce qu’il pouvait se tramer aux devants des kiosques et des rambardes écorchées. Tout à coup, je l’aperçu, le cou resserré dans l’écharpe et quelque long manteau noir et épais, serrant d’une main gantée un ticket et de l’autre retenant difficilement le sac. La surprise passée, je me mis rapidement en marche dans sa direction, la hélant d’une voix grave qu’étouffa aussitôt la cacophonie disparate de ces profondeurs.

   Mais bientôt son regard me fixa un instant, aussi rapide pu-t-il être, il lui suffit pour me reconnaître. Le sourire aux lèvres, je me rapprochais d’elle, juste assez pour pouvoir embrasser ses deux joues pâles que le froid avait déjà meurtri. Ses yeux noirs scrutèrent en moi l’intention et la délicatesse avec laquelle je maniais les mots, lui parla du message qu’elle venait de m’envoyer. Sans dire mot et toutefois attentive, je sentis qu’elle le regrettait peut-être déjà. Vint la vapeur, le brouillard chaud et artificiel. Elle monta. Resté sur le quai, la respiration me figea les poumons.

 

Jordan PONCET © 2018-2019