XI –

 

   Ce jour-là j’avais été invité sous des auspices particulièrement étranges. Comme à l’habitude, aux alentours d’une heure de l’après-midi et ayant terminé de déjeuner, je m’étais plongé dans une lecture dont les rouages, difficilement abordables, avaient su, une fois déchiffrés, saisir tout mon intérêt. Sous la lumière tamisée des lampes et le flux précaire du soleil, le téléphone en avait interrompu le cours hypnotisant. Propulsée par le combiné, la fraîcheur de sa voix n’en avait point perdu son éclat. D’abord terriblement surpris par sa prise de nouvelle impromptue, je me lançai dans d’interminables questionnements et sursauts d’humeurs auxquels les réponses adéquates arrivaient tant bien que mal. Coupé soudainement par une proposition honorable, je saisis là l’occasion de mettre un terme à ma routine quotidienne.

   Par chance, elle avait emménagé dans une petite poche urbaine près des quais, soit à quelques kilomètres seulement de mon hôtel. Ne sachant pas d’abord de quelle manière il aurait pu m’être aisé de faciliter ces retrouvailles, je m’étais résolu à l’achat de chrysanthèmes d’une couleur rubis sombre tout à fait symbolique et dont le parfum m’avait aussitôt arraché quantités de souvenirs. C’est avec ces éclats parfumés que je parviens à destination. Il s’agissait d’un modeste hôtel particulier dissimulé au fin fond d’une cour intérieure, elle-même protégée par une grille en fer forgée du siècle dernier, et dont l’accès n’avait été rendu possible qu’au prix d’une longue marche sur le trottoir d’une large et bruyante avenue piétonne. Les grilles refermées, il s’agissait alors de continuer, quelques dizaines de mètres, sur un gravier poussiéreux et indélicat. Alors, le décor changeait radicalement, les façades se découvraient, nues, dans une atmosphère ombragée et comme isolée du reste de la ville. Du lierre rampant tachetait le contour des fenêtres tandis que des roses ornaient de part et d’autres une haute porte à double battants.

   Celle-ci s’ouvrit. C’est une femme aux longs cheveux d’un noir de jais qui passa la tête au travers de l’embrasure. Un vif sourire s’étira sur son visage dont la sincérité pure contribua à faire naître en mon être de pareils sentiments de joie et de satisfaction. J’étais heureux. D’un geste de la main elle me fit pénétrer dans l’antre obscure et silencieuse qu’elle semblait habiter depuis un moment. Un long vestibule nous jeta au bas d’un grand escalier en colimaçon, de bois et de métal. Et tandis que je retirais ma veste, elle me parla de sa nouvelle vie, de son travail dont la frénésie n’avait guère diminuée, ou encore d’amis aux destins infructueux. Plus tard, comme j’acceptais son offre, nous montâmes un escalier, puis un autre qui donnait sur une petite mezzanine où s’encombraient des affaires, de vieux meubles plein de poussières et d’autres papiers jaunis. Connaissant mes goûts en la matière, elle rit un instant en me tendant la bouteille de whisky que je pris sans trop d’inquiétude. Un verre, deux verres. L’allégresse emplit nos esprits et nous en vîmes à parler de notre passé mutuel. Un long moment se déroula ainsi. Lovés dans la moiteur des lieux et la souplesse des fauteuils, le soir vint rapidement et nous nous proposâmes alors de dîner. Pour ce faire, il nous fallut redescendre par les escaliers. Au deuxième étage se trouvait la cuisine. Il n’y avait pas de fenêtres.

   J’étais dans le long couloir qui cerclait la maisonnée et le deuxième étage. Ayant entendu des pas rapides, proches et se rapprochant, je m’étais avancé quelque peu mais l’obscurité ambiante ne me permettait aucune distinction. Surgirent soudainement de ces ténèbres insondables deux hommes masqués à la peau noire. D’un geste vif et sûr je dégainai mon pistolet et les abatis sans plus de questionnement ; poitrines, cœurs, tous réduits en une chair bouillante et déchiquetée sur le parquet grinçant.

   De retour sur le gravier poussiéreux et indélicat. Les gyrophares m’aveuglèrent et un atroce mal de tête me donna la nausée. Deux agents en armes me passèrent les menottes tout en me rassurant sur l’issue de la situation ; j’étais innocent. Je suis innocent et la porte se referme déjà. La voiture roule.

 

Jordan PONCET © 2018-2019