X –

 

   Il était peut-être trois heures de l’après-midi, quatre heures ? peut-être pas  — le jour demeurait unique certitude. Affalé dans mon fauteuil, un verre de scotch à la main, je relisais mes notes prises la veille à la recherche de quelque chose de consistant, de quelque chose qui m’aurait permis de comprendre la situation dans laquelle je m’étais empêtré. Difficile d’entrevoir la lumière dans un amas de ténèbres, mais difficile était plus encore d’en retirer une quelconque raison. D’où venait-elle, que voulait-t-elle ? Par quel truchement métaphysique ma piètre existence se voyait mise en relation avec la sienne, elle qui n’attendait de moi que la cordialité, l’écoute, la compagnie passagère au grès des occasions manquées ? Elle n’a pas pu comprendre ce que j’avais à son égard. Elle n’a pas entrevu l’absurdité de notre relation, je n’ai pas entrevu l’occasion de lui en parler. Par manque de volonté, sa fuite s’est avérée inévitable. Au loin, ravalée par l’éclat du soleil, son ombre est demeurée parfum, réminiscence coincée dans la toile de mon esprit.

   Dans ces écrits moribonds, ces feuilles défigurées, sa présence est demeurée palpable, je m’en émeus soudainement tandis que mon téléphone se met à vibrer. La vibration s’empare de moi, me prend au dépourvu. Les secondes défilent. Je décroche. Un long silence s’installe.

   « Es-tu là… ? » lance une voix hésitante.

   J’ai reconnu sa voix. Sa voix. Un froid intense me traverse, ma main tremble, mon pouls s’emporte, puis c’est mon souffle qui achève de trahir l’embarras dans lequel je me trouve. Elle le sent, je le sais. C’est pourquoi elle attend un moment avant de poursuivre.

   « Te serait… nous serait-il possible de nous voir ?

   — Que désires-tu ?

   — Te voir. Te parler… je suis désolée.

   — Je ne comprends pas. Mais finalement, y a-t-il quelque chose à comprendre… ?

   — Je t’attends dehors, devant ton hôtel. »

   Elle a raccroché ; le combiné se balance doucement dans le vide. Ma gorge est sèche et la tendresse du soleil au travers du rideau déjà amère. Je me lève, ouvre la fenêtre. Le tumulte de la rue me lacère les tympans — les voitures, les passants qui filent la tête baissée sur le goudron lessivé par l’éclat solaire, les vélos dont le métal miroite sur la devanture des magasins. Je cherche des yeux la cabine téléphonique, elle se trouve juste de l’autre côté de l’avenue. Je la retrouve avec stupeur, elle n’en est point encore sortie et fixe désormais la fenêtre de l’appartement. Je referme d’un coup brusque les rideaux, esquive les bibelots divers tombés au sol pour me diriger vers l’armoire. Ma veste enfilée, je sors.

   Au dehors je retrouve la cacophonie irréelle de la ville. Une chaleur froide que charrie un léger vent m’ébouriffe les cheveux que je guide d’un geste sec en arrière. Une main sur le chapeau, je marche d’un pas vif en direction de la cabine téléphonique où s’attroupe déjà une petite cohorte de visages inconnus. Avançant difficilement au travers des passants pressés et des usagers aveugles, je parviens finalement à hauteur de la cabine. Elle est vide.

   L’esprit lourd, je suis aussitôt rentré à l’hôtel. Une fois la porte doublement verrouillée je me suis affalé sur le fauteuil pour terminer mon scotch. C’est ainsi que surgirent d’autres sonneries du néant. Sans plus y faire attention, toutes lumières éteintes, j’ai refermé les volets pour plonger la pièce dans l’obscurité la plus dense et la plus fatidique qui soit. Et tandis que la messagerie diffusait ses paroles diffuses et ses interjections troubles, quelques mots douteux me rappelèrent à des amis disparus.

 

                  « Ce n’est qu’aimer, et que connaître, qui compte, non d’avoir aimé, ni d’avoir connu.

                   C’est angoisse que de vivre d’un amour révolu. »

                  Pier Paolo PASOLINI, “Il pianto della scavatrice”, Le ceneri di Gramsci, 1957

 

fin de la première partie

 

Jordan PONCET © 2018-2019