IX –

 

   Je m’étais couché le ventre vide. La faim m’avait tiraillé toute la soirée mais je n’avais pu, par désintérêt croissant et indolence maladive, m’appliquer à en arrêter les conséquentes souffrances. Le fait est que la lecture m’avait plongé dans une frénésie sans égale. Hâtivement tournées, les pages laissaient couler vers ma conscience leurs images gravies par l’émotion, gravées par la profondeur du mot et du bruyant silence. Le titre importait peu, les personnages aussi. Je m’échappais, je fuyais l’espace de quelques heures dans les tréfonds d’un monde auquel il ne m’aurait pas été possible d’accéder — fusse au prix de lourds sacrifices existentiels. Dans les ténèbres de ma chambre remuée par la poussière et le craquement du plancher, le front éclairé par l’ampoule en fin de vie, comme un goût d’amertume et de mélancolie me prit.

   L’Heure s’était confondue avec l’obscurité extérieure. Un léger vent froid et souffreteux s’infiltrait par l’entrebâillement de l’unique fenêtre ; dans son effraction, les fins rideaux au-dessus du lit tournoyaient. C’est ainsi que des ombres dantesques se propulsèrent, ondoyèrent avec frénésie sur la surface des quelques espaces à nu de la chambre. Lâchant le livre sur le parquet poussiéreux, ma main chercha l’interrupteur pour mettre fin à cette mascarade.

   L’obscurité était totale lorsque la porte d’entrée s’ouvrit subrepticement, sans un bruit, sans cliquetis ni soupirs. Ouverte sur les ténèbres épaisses d’une pièce aérée par le flux rapide de la ville meurtrie. La porte. Où est-elle désormais ? Plus rien. La porte. Sur le parquet s’approche quelqu’un. La porte, refermée sans bruit ni soupir. Le parquet, ses grincements attirent mon regard figé, cherchant à distinguer la moindre étincelle dans cet amas de noir et d’abysses. Plus rien. Une voix soudaine, c’est un long chuchotement qui ne prononce rien de connu. Rien de connu si ce n’est que la frayeur qui descend ma gorge. Irruption de l’ombre dans la pièce. Je peux sentir sa présence. Sa présence. Ses pas souples mais appuyés. Sur le parquet, grincements sur mon regard figé. Fanées sont les fleurs et ma gorge. Mes yeux pleurent sur cette obscurité qui se refuse à me dévoiler ses secrets. Autour de lit, la chose se déplace. Je ne peux plus bouger. La fixité s’est emparée de mon être remis entre les mains froides de l’existence. Autour du lit. La voix se déplace, toujours à mon égard — des mots. Froids comme la pierre, ils fendent mon être qui se démène avec le spasme. La voix, les pas, le temps s’arrêtent. Toujours l’obscurité. La valse reprend, sur le parquet les pas s’éloignent, lentement. Lenteur. La fraîcheur du matin emplit maintenant les lieux. La porte s’est refermée. Quelques paroles, quelques mots glacés au visage. Une dernière fois avant…

   La sueur a gravé sa nature sur mon front moite. Le regard hagard, je fixe cette maudite porte qui se dessine faiblement par les lueurs naissantes du jour. Le rideau est rejeté de part et d’autres de la fenêtre par laquelle s’introduit le crissement des voitures sur le boulevard de l’hôtel. Ma montre indique huit heures et six minutes. Il ne me reste plus beaucoup de temps. Alors fraîchement levé, l’eau froide jeté sur mes pores engourdis, lavé, habillé, je referme ma valise. En toute hâte, je bouscule la masse de documents, de paperasse diverse qui jonche le petit bureau en chêne disposé auprès de la fenêtre. Rien, si ce n’est que plus de documents à traiter. Les tiroirs sont vides ou maculés de bibelots futiles. J’enrage intérieurement. Les minutes se dissolvent furtivement et moi, le ventre vide, je tâte le dessous des meubles tapissés de profanes instruments. Rien.

   Réveillé, je me relève avec difficulté pour sortir. Les clefs sont encastrées dans la serrure ; je tourne la poignée qui ne me résiste pas un instant. Avec surprise je me rends compte que la porte n’était pas fermée. Le stylo plume est lourd dans la poche intérieure de ma veste.

 

Jordan PONCET © 2018-2019