VIII –

 

  Pourquoi donc ne m’attendait-elle pas ? A peine engagé dans cette spirale incommensurable dont l’ascension ne promettait que l’inconnu, je peinais déjà à y percevoir l’écho de ses pas. Seul un rire brumeux, dispersé au plaisir d’un vent soudain, s’infiltrant par une fenêtre sans carreau, pouvait quelque fois m’indiquer la présence de cet autre, de cet autre qui s’enfuyait tout en se faisant plus familier, me mentant par la vérité, me trahissant par l’aveu. Un jeu s’engageait, l’un de ces paris que l’on s’empresse de conclure sur l’autel sanglant de la discorde, mais que l’on finit par retarder par quelque prise de plaisir mi morbide mi heureuse. L’un de ses cheveux tomba le long de la rambarde aux reflets de cuivre et d’or — c’était un souvenir. Je continuais, le souvenir à la main et les yeux rivés sur les marches prochaines qu’enfonçaient quelques rayons orangés. J’eu pris le cachet, il ne me serait resté que l’odeur de son parfum, souillant jusqu’à l’os mon âme dispersée. Une lettre en poche à laquelle me manquait la certitude du destinataire, je balançais mon regard sur les rainures de la rambarde, près, tout près des symboles sur lesquels se trahissait la poussière solaire. Cette poussière aussi s’enfuyait —  dans les hauteurs incommensurables de la structure, voltigeait dans son clair-obscur que l’atmosphère étrange du moment entretenait avec vigueur et tristesse. Emmitouflé dans un chapelet de souhaits, de regrets et de curiosité, je continuais sans pause mon ascension.

   De cet escalier en colimaçon bercé par les réverbérations de l’extérieur, je ne retenais que les marches, les marches et ses craquelures souillées par le parfum de son être impatient, s’enfuyant à la moindre occasion. L’occasion d’un ralentissement d’allure me permis d’entrevoir le degré de sa respiration, là-haut, dans quelques marches aussi, blanches et tortueuses. Mais vite étouffé par l’atmosphère, l’instant d’après ne me revenait qu’un air lourd et fatidique. Par la réminiscence et par l’illusion, sa silhouette se dérobait, l’instant me retirait le Temps. Se pouvait-il ainsi que l’Eternité m’ait agrippé au détour de cette ascension ? Depuis l’heure où le jour avait entamé sa descente, je ne me rappelais plus de rien ; quelques fragments — tout au plus, scotchés par l’allégresse étrange et pulsative, me tranchaient les tempes de part en part. Et dans cette douleur que je ne m’apprêtais ni à fuir ni à combattre, le sentiment d’une crainte immense commença à se développer dans mon esprit, à naître ici pour ne paraître ailleurs qu’une autre silhouette, qu’un autre mirage.

  Bientôt les marches se rétrécirent, se couvrirent de lierres et d’autres entrelacs végétaux et sauvages. Sommé par ma conscience bancale, je ralentis l’allure de mes pas, pu entrevoir, enfin et pourtant encore si loin, la chute finale, quelques morceaux d’un ciel lézardé par l’étoile et fouetté par le nuage. Là-haut, plus haut, tandis que sa voix dégringolait le bâti, furieusement joyeuse, pure et forte — des mots sans importance mais dont la simple réalité suffit à m’octroyer la force nécessaire pour parachever cette quête. C’est comme si la peine s’était envolée au matin d’une ivre nuit. Délivré par l’écho auquel je ne répondis d’abord point, si ce n’est que par un bref regard infructueux, mon bras le long de la rambarde acheva d’atteindre les hauteurs.

  Une bourrasque de vent m’embua les yeux. D’un revers de la main j’abandonnai quelques larmes inopportunes sur le tertre métallique et miroitant. Le jour éclata le revers de la rambarde dont les reflets scintillants semblaient voltiger de part et d’autre de nos deux corps à présent immobiles. Le sourire facile, ma compagne me tendit subitement sa main. Je l’agrippais aussitôt tout en retenant ma surprise croissante au contact de ce membre froid et frêle, si frêle que l’effort ne parvient pas totalement à en retenir les tremblements. Vint le vent, à nouveau — aveuglant ; aveuglé je l’étais, effaré je le fus tandis que s’échappaient sa voix, la main, rendue à l’obscurité, à la fuite finale dont l’écho cette fois ne me parviendrait qu’à la lumière du sang dispersé en contrebas.

 

Jordan PONCET © 2018-2019