VII –

 

   La raison exacte de cette entrevue m’échappait. Peut-être était-ce l’une de ces sottises ou autres extravagances dont mon esprit se chargeait à l’issue d’un délire alcoolique, d’un pas de plus sous l’impulsion aveugle. Peut-être n’y avait-il tout bonnement pas de raison, parfois l’esprit s’égare, et ainsi emporté par quelques mirifiques effluences, se porte à la fenêtre d’un inconnu prometteur. Mais des promesses il ne restait que de précaires souvenirs — dilués dans la réalité cruelle du moment. Il pleuvait. Le visage aveuglé par les gouttes d’eau, les bourrasques d’un début de journée mélancolique, le chemin se dessinait avec lenteur et dangerosité.

   Par le vieux quartier, boursouflé de nuées terrestres et boueuses, le pas s’enfonçait densément dans l’obscurité des petites ruelles non pavées. L’on y esquivait de justesse une motocyclette, un marcheur aveugle, un pot de fleur défenestré, un arbre déraciné… Des racines au sol creusaient le bitume et l’abîme du caniveau. La raison exacte de cette entrevue m’échappait. Un éclair blanc m’aveugla, un moment. Les mains crispées sur mes yeux, je chancelai contre la dorure émaciée d’un lampadaire. C’est le sourd pas des riverains, le vrombissement acerbe et continu des voitures qui m’emporta plus encore dans le délire et le regret. Homélie profane. Sentiers au firmament. Des pas, des pas, des pas, la fin du voyage, la dernière porte qu’on m’eut ôté de l’esprit par la force abrupte d’une décision post-mortem. C’est ici qu’un fragment de mon âme doit flotter, sous le soubassement du lit, au fin fond d’une armoire. Fermoirs en nacre, le secret se garde. Des pluies qui passent et qui giclent à l’oreille ; les gouttes ruissellent — la rue se tait.

   Je me tais. La sonnerie a été réparée. Combien de temps vais-je devoir attendre ? Combien de temps va-t-on devoir me ponctionner ? Est-ce bien le bruit des marches de l’escalier en marbre que l’on foule à toute allure, le tapis que l’on déforme par quelque mouvement brusque et désordonné ? Sa voix retentit soudainement et me déchire à nouveau la vision. Je recule, effrayé. Un abysse incommensurable tente de m’aspirer en avant, la porte va s’ouvrir, mais je ne veux plus, je ne veux plus rien voir.

   « Oui, pourquoi est-ce donc… ? … Mais… qu’est-ce que… Mon dieu, je ne pensais pas que tu allais venir. »

   Les larmes montent ainsi que l’absurde. Par l’entrebâillement de la porte, la vapeur mystique de ses yeux se glisse dans mon précaire champ de vision ; sa chevelure blonde est un refuge moelleux où mon cœur serré désire se pendre.

   — Aurore… Je voulais avoir…

   — Quoi donc ?

   — De tes nouvelles.

   — Je suis mariée. »

   Je l’ai regardée une dernière fois, car tel un drap rejeté au néant, la porte s’est volatilisée pour me laisser avec la splendide impression qu’un mensonge naguère tissé autour d’elle avait ainsi disparu.

   Le souvenir de son visage se troubla au fur et à mesure  que mes pas s’arrachèrent des lieux.

   Il pleuvait sous la mer.

 

Jordan PONCET © 2018-2019