VI –

 

   Lui aurais-je soufflé au creux du cou quelques mots sempiternels ? Des ondées secrètes, chargées de muettes insolations, de torpeurs nocturnes et d’autres relents fatidiques ? Le doute me prit par la main, me guida entre les pauvres cercles de lumière, mouvants, éclaboussés par la froideur froide des canaux et de leurs eaux.  Je déambulais, tel un spectre dépravé, les yeux piquants, pissant sur les lamelles de bois fissurées, grinçantes et tortueuses. Il n’y avait plus personne, les rideaux s’étaient retirés sur la moiteur du sommeil, les chats couvaient leurs desseins dans les niches glacées des bâtiments vétustes ; quant aux ivrognes, aux pauvres et autres invisibles, leurs corps balancés dans le remous des flots, flotteraient pour l’éternité de leur maladive existence. C’était une nuit.

  De long en large, d’un ponton à un autre, c’est avec hargne que je sautais entre les mailles du filet nocturne, la roublardise de la nuit, ses crevasses, embrassant l’insomnie et la douleur pressante à la gorge. Les pleurs affluaient avant de refluer, les yeux restaient secs et révulsés, pourtant nulle substance, nulle évasion chimique ou clinique — nul besoin sordide. Seulement le désir trahi, la confiance enfouie sous l’averse du silence, de l’ignorance quotidienne. Des quotas aux baisers, des souliers aux mensonges, des chaînes aux promenades ; et à l’honneur de mes pensées pesées sans retenue, le déchirement d’un aveu. Quelque part, sur des canaux pavés par la mousse liquide, la dorure du sang coincé entre le meurtre et le suicide, mon cœur regorgeait de secrets. Et pourtant, la marche se poursuivit, poursuivant le nuage lumineux que dessinait une ampoule grésillant de l’autre côté du canal. Lequel ? Qu’importe. C’était une nuit.

   Là où des mouches astiquaient la transparence d’un soleil en panne — dans une ruelle pleine de déchets. J’y trouvai sûrement mon compte, tandis que l’eau avait dévoré mon pantalon et que mes chaussures s’étaient couvertes d’algues. Plus rien dans les poches, les miettes reversées dans le vase des avides. J’étais placide et noctambule. Avançant à tâtons dans ce tunnel obscur, mes mains ripaient parfois sur des portes à la peinture écaillée, des pots de fleurs aussitôt renversés, puis la pierre mise à nue par le temps. La douleur gravit le sommet du crâne, j’entendais désormais la goutte d’eau dégringolant la charpente étriquée, jusqu’au sol et devançant mes pas. L’air stagnait dans son humidité effarante, elle dispersait la mort dans l’épaisseur des nuages couvrant la voûte céleste, elle me contraint à accélérer. Je couru bientôt tant et si bien que le mur se détacha de ma personne, rejeté dans une autre obscurité, l’odeur se fit plus dense, si dense que, parvenu au seuil de sa source infecte, j’en reconnu immédiatement la nature sans même pouvoir en entrevoir la silhouette. Comme tout derrière moi s’était troublé, et qu’au-devant se retrouvait une autre lumière confuse, ballottée dans un autre brouillard, je me résignai à continuer. Le calme s’installa peu à peu tandis que je me laissais choir au sol. Ce contact glacial me rappela à la nature de l’endroit où je me trouvais — l’espace d’un instant, d’un unique instant intensifié par la chaleur froide d’une main étrangère à la mienne, là, déposée tel un linceul sur le pavé rogné.

  Je retins aussitôt un râle dans ma gorge déjà meurtrie. Dans un ultime mouvement, je m’étais reculé jusqu’à m’effondrer sur une surface mollassonne. Un temps indéfinissable s’écoula sans plus de mouvement que ma respiration pouvait engendrer. Ici même, les larmes restèrent emprisonnées. Mais comme invité par la pestilentielle fragrance du mort, je pu partir sans humeur rejoindre un état proche du sien.

 

Jordan PONCET © 2018-2019