V –

 

   Parfois, lorsque marchant sur cette muraille longiligne et fuyante, je me penche et laisse égrener quelques regards en contrebas, je puis apercevoir l’éclat scintillant et fugace d’un briquet que l’on sort puis que l’on range au détour d’une allée, d’une boucle d’oreille vermillonne secouée au grès d’un déplacement sous l’ombrelle, sous le porche rugueux d’une ruine antique. Et alors le jeu me prend, ainsi qu’une exquise sensation d’omniscience sur le moindre fait et geste, accompagnant parfois la ballade de ces jeunes gens pleins de liesses, naviguant avec peine ou audace entre les bosquets, les stèles fleuries et les autres ornements floraux, minéraux que l’on a coutume d’observer sur les parterres de cette cour intérieure. Mais ce soir-là, à ma grande et triste surprise, je ne pus m’adonner à cette contemplation habituelle. Tout semblait silencieux, et plongé dans la plus dense masse d’obscurité qu’il eut été possible de trouver au clair d’une lune mélancolique, zébrant de ses bras le haut des murailles, entourant la cour mais ne pouvant s’enfoncer d’avantage dans ses méandres mystérieuses d’où s’élevaient néanmoins quelques fragrances délicieuses.

  Tachant de découvrir ne serait-ce qu’une gerbe, une étincelle qui put rallumer la flamme des lampadaires et des guirlandes, je scrutais de long en large ces ténèbres, parfois en adoptant une nouvelle perspective, du haut d’un piédestal, aux abords de l’escalier grillagé descendant à flanc la structure. C’est ainsi que plongé dans une méditation mouvante, aspergé par l’éclat lunaire et suspicieux du moindre bruit annonciateur, je reconnus immédiatement l’écho que renvoient les pas appuyés sur la peau fraîche et granulée de la pierre. Je me croyais seul, pourtant, à l’initiative de la délectation incertaine, de la solitude et de la chaste pensée ; ce furent des tourbillons d’inquiétude qui s’élevèrent dans mon esprit tandis qu’en me relevant difficilement d’un poste d’observation précaire, je vis une ombre se glisser de l’autre côté du bâtiment, à ras de muraille, une cape noire lézardant les meurtrières et pourléchant le vide. Dans ma surprise, j’entrepris alors de me plaquer contre la paroi glacée du mur ; la forme mince se rapprochait, bientôt je pu en distinguer les traits les plus avancés. Un éclair de lune illumina la silhouette, qui, prise de court par ma présence importune, s’immobilisa sans plus de cérémonie.

   « Qui êtes-vous ? » lança-t-elle dans ma direction, le visage camouflé par l’habit.

   — Je ne suis personne. Un simple promeneur. Puis-je me permettre de vous retourner la question ? Hasardais-je en me dégageant lentement du mur.

   — N’approchez pas d’avantage ! Restez où vous êtes. Je n’ai pas de temps à perdre avec vous, je dois disparaître de ces lieux au plus vite. Comme vous devez sans doute être un habitué des lieux, peut-être pourriez-vous m’indiquer la sortie, me dit-elle très vite entre deux souffles.

   — La nuit fausserait-elle votre mémoire ?

   — … Pouvez-vous m’aider, s’il vous plait ? »

   Cette supplique fut la dernière chose que j’entendis clairement de sa part, car prêt à m’entretenir d’avantage et à satisfaire sa demande, quelque chose me retint au bord de l’abîme, un mouvement brusque sur la muraille, l’écho d’un groupe de personnes courant et battant les parfums nocturnes. La femme, poussée par l’ombre, me repoussa d’un revers de la main tout en me glissant subrepticement un mince carnet relié, juste avant de s’enfuir. Le reste s’enfonça plus encore dans l’obscurité lorsque je pris sa suite ; me retrouvant ravalé par la peur, les cloches sourdes de la cathédrale assommèrent mes pensées.

 

Jordan PONCET © 2018-2019