IV –

 

   « Savez-vous à quelle heure il devrait arriver normalement ? »

   La question est demeurée en suspens, recouverte par le bruit du dialogue et de la faible brise printanière qui inspirait alors nos pensées tumultueuses sur cette campagne bucolique. Il faisait chaud. Déjà, malgré la prudence avec laquelle nous allions, parés des plus frivoles vêtements, sans fioritures ni extravagance, le soleil dardait avec vigueur ses rayons sur nos peaux à nues pour en extraire l’ambroisie prosaïque, étincelante à l’instar du contour des structures en métal rouillé, pauvrement rutilantes et entremêlées dans des fourrés vert émeraude, voisins d’arbustes maigrichons, de lianes rampantes et de quelques poignées de chardons aux robes criardes.    C’est ainsi que nous n’osions même plus lever la tête, ne serait-ce que pour scruter les magnifiques vallées se dessinant avec peine dans la brume de chaleur à l’est, bien au-delà des allées boisées, de notre maigre espace à découvert et solitaire  —  victime des épanchements solaires.

    Comme la patience s’évaporait ainsi que l’eau contenue dans mon corps, je réitérai ma question, l’œil droit à demi clos et l’autre plongé dans la chevelure de notre compagne, ondulant comme dans un rêve pesant et fantasmagorique. Notre ami, cette fois-ci, entendit l’écho de ma voix résonner à ses tympans cotonneux et se retourna brusquement, coupant net la phrase qu’il désirait terminer. De l’endroit où je me trouvais, son visage m’était caché en grande partie par un effet de lumière quelque peu embarrassant, et je dû me contraindre à effectuer un pas en avant, libérant à tous les caprices du ciel ma pauvre tête déjà endolorie. C’est une expression faciale narquoise qui m’accueillit, non sans une méchanceté convaincue et vaguement dissimulée. Durant l’espace d’un moment je cru qu’il allait néanmoins donner satisfaction à mon interrogation, l’espace d’un moment je pu entendre un vrombissement lointain venir des confins touffus du nord-ouest. C’est cet écho imprécis qui me fit rejoindre Aurore dont le visage ne semblait nullement troublé par la vapeur du moment, ignorant volontairement ce qui pouvait se tramer en un pareil endroit. L’un de ses sourires subits, accompagné par l’exaltation rieuse de ses yeux bleus, me fut permit d’être observé longuement, avec tendresse et distance, sans parvenir à en détacher la nature profonde. L’ensemble de son corps semblait être ainsi enveloppé dans l’une de ces chrysalides invisibles dont sont dotées les nymphes océanides ou naïades, propres à maintenir éloignées tout en attirant à elles les proies de leurs charmes ésotériques. N’osant pas la questionner, je me satisfis de lui rendre son sourire tandis que le bruit entendu fraîchement se répétait pour s’asseoir avec plus de réalité sur nos consciences chancelantes.

    Retenu en alerte par l’arrivée prochaine de notre porte de sortie, nous sentîmes trembloter puis trembler la terre sous nos pieds, chahutant le gravier et la mauvaise herbe. Vite, la fumée grisâtre de la locomotive vint perturber le fragile écosystème qui régnait ici, rasant la cime des arbres pour venir étouffer la vie grouillante sous et sur le rocher, la mousse, l’écorce amassée au sol, toute cette foule éclectique ramassée dans les recoins sombre des bois alentours. Vite, le temps jaillit de lui-même et pressa à nos oreilles une brusque apparition : la façade rutilante de la machine en mouvement, des premiers wagons dont les reflets hystériques achevèrent de nous bousculer. Mais les sourires s’affaissèrent car que le train ne daigna pas stopper devant nous, s’enfuyant à vive allure, hors de notre portée. « Ce n’est pas le bon » cru-je entendre… Alors un second train arriva, et cette fois-ci s’arrêta. « Peut-être », cru-je entendre. Je montai. Mais personne ne me suivit, et ne pouvant que le remarquer trop tard, un bourdonnement sourd remplit l’air avec force, et son visage me resta au travers de la vitre.

 

Jordan PONCET © 2018-2019