III –

 

    J’ai refermé la porte. Puis, dans le silence absolu qui suit d’ordinaire une entrée interdite par les circonstances ou la morale, j’ai laissé choir au sol le manteau et la clef.

    Personne ne semblait avoir réagi à ce retour aussi tonitruant qu’inopportun, c’est ainsi que je pris le temps d’allumer la lumière afin d’inspecter l’ensemble de la pièce d’un regard fatigué. Les meubles étouffaient sous le poids des bibelots et de la paperasse diverse et frivole, la poussière se nichait dans leurs voluptés ingrates tandis qu’un frais courant d’air se dispersait de part et d’autres de leurs supports de bois et de fer. D’un pas encore agile, je refermai la fenêtre en prenant garde aux plantes exotiques qui siégeaient avec panache au-devant, puis les rideaux épais, le bouchon d’une bouteille que j’avais laissé à même le sol. Quelques temps plus tard, alors même que la pièce baignait dans une lumière jaunâtre et fantomatique, je ne pus me retenir de m’affaler sur le lit, de clore mes yeux pour en revenir à l’ensemble des choses qui m’avaient été donné de voir ou de rencontrer ces derniers jours… Mais le sommeil m’ôta tout espoir de réflexion pour me doter du voyage mirifique et dantesque qu’est le rêve. Ce fut ainsi, des draps damassés qu’on rejette sur mon corps parcouru de frissons, des chuchotements galopant entre les gouttes de pluie, et la marche, la marche de quelques absurdes figures dont on ne voyait que le dernier mouvement, en suspend, en suspend. Sur la corde flasque que me tendait l’autre, j’entrevis la rosée encore fraiche de ma mort récente.

    J’ai dû crier, car aussitôt réveillé, le front en sueur tandis qu’à mes tempes battait la mesure démoniaque de la peur, j’entendis des coups secs frapper à ma porte. Mais comme la paralysie onirique me retenait et ne me permettait pas d’accomplir un quelconque devoir civilisé, je suis resté ainsi, blottis entre mes couvertures imbibées, les deux yeux fébriles, fixés avec difficulté sur la porte d’entrée. Je n’ai pas entendu de voix, du moins je ne le crois pas. Peut-être n’était-ce qu’une réminiscence. Toujours est-il que je ne pus me rendormir immédiatement, et aussi sûrement que je l’aurais souhaité. Le sang affluant à mes oreilles, je fus pris d’une envie soudaine de me lever pour aller me passer de l’eau sur le visage. Mais quelque chose semblait me retenir, une force invisible mais incroyablement puissante contre laquelle je perdis vite l’espoir de lutter. Je me suis rendormi.

    J’ai dû dormir. C’est le bruit d’une sonnerie rauque et affreuse qui m’arracha des limbes dans lesquelles je pataugeais avec luxure et insouciance. Le téléphone. Sur la table de nuit, au milieu d’une quantité innombrable de lettres ouvertes et décachetées, non ouvertes et cachetées, ce maudit appareil trônait et semblait faire vibrer toute la pièce. D’une main pataude je décrochai le combiné dans l’attente d’une explication rapide tandis que le rêve m’agrippait par ses obscures effluences.

     « … Y-a-t-il quelqu’un derrière la porte ? », chuchota une voix indescriptible.

    Le combiné est tombé avec force sur le tapis, rebondissant contre un meuble. D’un mouvement brusque je me suis relevé sur mon lit, les yeux révulsés sur le noir épais de la pièce, mais il n’y avait plus rien à voir ni à attendre, seulement le souffle hâtif de mon cœur et de ma bouche, les éclats lunaires perçant les mailles du rideau et venant s’échouer sur ma nuque parsemée de sueur. Je n’ai pas pu me rendormir, et au matin, l’insomnie cruelle me narguait avec horreur. Une fois la pièce embaumée par l’air matinal, je me suis préparé pour sortir. Dans mon élan pour me défaire des liens qui me retenaient encore à la nuit, j’ai trébuché sur un stylo plume.

 

Jordan PONCET © 2018-2019