II –

 

         Ils avaient alors tourné leurs têtes aux noirâtres cernes dans ma direction. Aurais-je du détourner le regard ? Aurais-je pu fuir par quelque porte dérobée, à l’insu de la moindre sournoise imprévue ? Encore soûlé par leurs semblables discours, parfumés à l’odeur du cimetière ainsi qu’à l’âpreté d’un réveil trop brusque, je ne pu esquisser qu’un léger frémissement de ma lèvre supérieure. Les aiguilles de l’horloge défilaient sans bruit dans le lourd silence qui s’était à présent installé. Installé dans un confortable fauteuil en cuir bordeaux, je laissais choir mes bras sur les accoudoirs tandis que l’animatrice persistait à attendre de ma personne ne serait-ce que quelques mots désuets, mais qui puissent satisfaire la curiosité à la fois morbide et nonchalante de son assemblée. Mais la parole m’était précieuse et les mots de fines perles que je ne laissais pas égrener au détour de la surprise. Que faisais-je donc ici ? C’était inavouable, et déjà, par l’embrasure qu’avait laissée la fermeture précaire des rideaux, s’échappait un fil de lumière dont la décadence me fit réaliser la bonne convenance de ne lâcher qu’un second soupir. Bien qu’ayant scruté l’horloge maintes et maintes fois, presque de manière compulsive, je n’avais pu véritablement prendre conscience de la position exacte du statut temporel. Or il était tard, la séance prendrait bientôt fin. J’attendis donc, par la force, aussi, d’un fulgurant malaise qui m’avait paralysé. Nombreuses étaient les personnes qui avaient abandonné, certaines baillaient sans retenue, vidées par le dévoilement impudique de leurs vies misérables, d’autres tressaient leurs pensées avec difficulté ; il y avait les fanatiques, bien sûr, qui n’avaient pas cessé de me fixer, le tressaillement dans les yeux. Mais la maîtresse des lieux sembla perdre patience et se leva bientôt dans le but d’aller remplir son verre d’eau au distributeur, alors situé à quelques pas du cercle que nous avions formé. Ce mouvement brusque qu’elle fit de l’ensemble de ses membres congestionnés me donna un léger mal de tête. Dans la valse des premiers gestes, nous n’étions que des spectateurs indolents. Le bruit de l’eau froide chutant dans le gobelet en plastique ne fit que m’enfoncer plus encore dans une sensation de chute progressive, mes bras semblaient fondre dans leurs reposoirs agréablement chauds. Et quand l’être revint prendre place au sein de son assemblée, de son cercle de spectres, je su précisément, dans le sillage d’un regard jeté au dehors, qu’il n’y avait plus rien à faire pour tenter une nouvelle fois de m’extraire quelques mots, des mots qui n’auraient étés de toute manière que de pauvres diatribes incohérentes. L’exutoire morbide prit fin.

      Au-dehors, rejeté sur les pavés languissants d’une fin d’après-midi en manque de reconnaissance. C’est la lumière des phares, encore embryonnaire, qui m’accueillit ainsi que la brise du nord qui vint aussitôt fouetter mes cheveux en bataille. Quelques lampadaires faisaient encore miroiter les promesses d’un soleil chassé par la nuit qui marche, mais en vain, le chemin du retour s’esquissa bien vite au-devant des clôtures et des murets, vers les quartiers sinueux de quelques banlieues sordides, ou bien, si la fortune souriait, vers un dortoir calme et soulageant. Se soulager… car la peine est lourde en ce monde, à chaque coin de rue elle se loge sous une forme multiple et trop souvent ignorée. Mais l’on ne peut s’arrêter, le temps presse, le repas affable du soir est une promesse que même le sot n’oserait décliner. Quant à ma personne, je ne suis plus en état de réfléchir à quoi que ce soit, ce sont les nuées, nées de la réverbération et de la fumée opaque, qui pressent mes pas en direction de mon antre solitaire. Jetée sur la voûte du ciel, ma tête vient conforter le doute. Écorchée de part en part, cette couverture céleste finira par s’étendre à nos pieds, calcinée — brûlée par nos maux.

 

Jordan PONCET © 2018-2019