I –

 

        Ta vie qui se dissout dans un verre opaque, ça crépite et ça mousse — des bulles frémissantes qui éclatent ici et là dans des coins funèbres. À la lumière des néons poussiéreux, sur une table sale jonchée d’épaves alcooliques. C’est presque un rêve. Les reflets s’épousent à la surface de tes yeux qui se pâment et lâchent quelques larmes. Un artifice de couleurs. La douleur est proche, tu peux l’entendre sur les pavés qu’on foule au-dehors. Des voitures à n’en plus finir, ainsi que leur brouillard épais et grisâtre avalé par un ciel égratigné par les nuées solaires. Ce soleil vient cracher ses rayons parmi les débris de rêve, de verre et les torchons tombés au sol. Mais ta vie n’est pas encore dissoute, ainsi que la musique, les paroles sourdes à toute contradiction. À tout hasard, l’heure n’a plus d’importance — trop tôt pour dormir, mais déjà, ta main tremble de fatigue comme de langueur. Qu’importe. Le voyage n’a de fin que le saut final dans un inconnu offert par la réminiscence, ne serait-ce que fragmentée. C’est par le morceau qu’on obtient le ciel, l’envie de découvrir l’ensemble quand bien même la tâche s’avérerait impossible. Cela vaut mieux que l’errance sans but, cet Absurde qui te prend à la gorge à l’entrée du tram, ces vapeurs de visages qui t’enferment au fond de ton espace intérieur d’ores et déjà souillé par l’écho de Leurs voix diffuses. À la sortie, c’est l’air givré qui t’agresse, pénètre tes pensées brouillées pour en extraire les rocs les plus mats et les plus aiguisés. On marche et on foule des amas de feuilles mortes, des mégots encore chauds, quelques souvenirs d’un été passé à scruter la dernière goutte d’eau au fond de la bouteille — sans fin, sans faim on avance. S’en est finit des jours d’études casés dans des cases préfabriquées. La vague est venue sur la plage de l’innocence pour nous déverser son substrat de vase et de réalité pourrie. L’errance est partout, il n’y a rien à la maison, que des vêtements inutiles, des vases brisés, un bureau éclairé par la lune, un lit où s’étalent des fleurs, des cahiers griffonnés, mais surtout, surtout des cauchemars absurdes égalisant avec l’âpreté du jour interminable. Ce lit est un tombeau où s’exprime ce qui ne doit pas s’exprimer, à l’abri du regard multiple, de la foule anonyme qui nous poursuit tandis que l’on cherche, encore et encore, un refuge qui puisse être à la fois décent et aimant. Advienne que pourra, je ne m’abaisserai pas au détour de la course, et si le souffle m’échappe, le bleu du ciel me demeure palpable bien qu’irréel. Confusions. Parfums dégringolant les allées du quartier doré par la pluie d’automne. Des flaques qu’on évite mais qu’on observe, un temps, un moment pour en distinguer les réalités boueuses, le visage et ses marques de frayeurs, ses mouvements chaotiques, sa tristesse incomprise. J’aime l’automne, ses vallées bariolées d’où s’élèvent des cris distordus par le vent, ses exaltations pluvieuses qui viennent inonder mes carreaux et se frayer un chemin dans le labyrinthe de mon esprit. Et je sors, de jour comme de nuit, à la recherche des offrandes qu’il octroi, parfois, tandis que l’alcool imbibe mes lèvres déjà gercées. J’ai lu des lettres ce matin. L’une d’elles était déjà ouverte. Elle n’était pas signée, mais j’ai immédiatement reconnu son écriture. Son écriture.

 

Jordan PONCET © 2018-2019